• Rencontre Fragile

     

    « C'est tout un art de les apprivoiser. Tout un art de les dresser à chasser pour nous. Un art dangereux car à tout instant ils pourraient se retourner contre nous, nous planter leurs serres et déchiqueter notre peau. Cependant c'est notre métier, notre passion, notre vie. Nous sommes fauconniers.

    Lui n'est en rien fauconnier. Il est juste lui-même. Un simple garçon qui, jugé fou et suicidaire, s'était retrouvé seul. Il n'y est pour rien, pourtant. Il est juste en mal de sensations... Il a juste besoin de se sentir vivant. Qu'en est-il lorsque le plus imposant des oiseaux de proie lui montre une attention toute particulière jusqu'à le suivre dans ces moindres déplacements ?

    Histoire:

    L'adrénaline. C'est ça. C'est ce que je recherche. Chaque jour. Une drogue, une vraie drogue dont j'ai besoin pour vivre. Une drogue dont j'ai besoin pour me sentir vivant. C'est pour cela que j'ai choisis de relever le défi que la nature m'a lancé. Car je sais qu'à tout instant, je peux y laisser ma vie. Ce bec crochu. Ces serres aux griffes acérées. Tant de force dans ses membres. Si grand et si imposant. A chaque instant quand il se pose près de moi, je me sens minuscule. Et ce regard brun. Profond. Qui distingue un faible mouvement jusqu'à deux kilomètres... Ce regard qui me surveille peu importe ce qu'il arrive... Et ce... Depuis... 

    [ Souvenir ]

    La plante de mes pieds sur l'argile fragile du bord de la falaise, les orteils dans le vide, j'offre pour l'heure mon visage à la brise marine. Elle fait voler mes mèches et les pans de mes vêtements. Le son des vagues s'échouant contre la roche créer un bruit agréable. Tout mon corps semble en vibrer.

    La situation m'offre la délicieuse sensation de pouvoir sentir mon sang pulser dans mes veines et mon cœur battre la chamade. Je profite. C'est peut être la dernière fois que je peux ressentir toutes ces choses. Peut-être la dernière fois que l'adrénaline monte en moi. Je me délecte alors, appréciant chaque seconde. Et puis d'un coup, sans que rien n'ait pu le présager, je bande mes muscles et m'élance.

    Les yeux grands ouverts, je vois les vagues former quelques arabesques en contournant les rochers se rapprocher. Peut-être vais-je mourir après tout ? Car à la hauteur de laquelle  je viens de sauter, la rencontre avec la surface de l'eau ressemblera sûrement à celle avec une plaque de marbre. Mais après tout... La vie est faite pour être vécue et l'on ne vit pleinement qu'au dépend de sa propre sécurité.

    Je n'ai jamais arrêté de remettre ma vie en jeu, j'y ai récolté de nombreuses cicatrices. Et si après tout je dois mourir ce soir, alors soit. Au moins j'aurais apprécié jusqu'à la dernière, toute dernière seconde.

    Le choc est violent. Je crois. Je ne sais pas vraiment. Je suis dans l'eau pourtant je n'ai rien sentis de l'impact. Pas encore... Je vois des bulles remonter vers la surface. Ce spectacle est magnifique et... Ah. Ça y est. Une vive douleur me prend. Mes yeux se ferment instinctivement tandis qu'elle vrille mon corps en entier. Je crois que je viens de perdre connaissance. Quand je rouvre enfin les yeux, je m'aperçois que l'air me manque. Je suis toujours sous l'eau, ballotté par le courant.

    Je me mets remonter vers la surface. Lorsque je perce finalement la fine couche qui sépare l'air de l'eau, je ne peux m'empêcher de reprendre bruyamment mon souffle. Mon cœur bat si vite. Après quoi, je nage vers la petite plage de galets qui borde un pan de la falaise. Quand j'y arrive enfin, je rampe, me tire, m'extrait douloureusement de l'eau. Il n'y a plus que mes pieds d'engloutis alors je m'écroule, le souffle encore court de l'effort que je viens de faire pour me sortir de là.

    Ainsi vautré sur le dos, je peux distinguer le ciel s'iriser. Si je lève les yeux, je peux distinguer quelques gros rochers non loin de moi. Le soleil se couche et jette une lumière orangée. Je ferme les yeux et apprécie le peu d'adrénaline qui me reste mais qui doucement s'estompe.

    Un bruit attire soudain mon attention. Ce n'est pas celui des vagues qui s'écrasent en emportant avec elles quelques galets. Non c'est autre chose. J'ouvre les yeux et je me mets à chercher. Dans le ciel, il n'y à rien. Je me redresse péniblement sur mes coudes. Sur les rochers je découvre avec surprise un oiseau. Grand, majestueux. Il replie à peine ses ailes que je sais d'envergure immense. Il me fixe. De ses iris bruns, il me scrute. Je suis épuisé et mon corps me fait mal, je n'ai pas envie de bouger pourtant il m'attire et m'intrigue. Il est sauvage, je le sais, et je suis certainement sur son territoire... Mais je n'y peux rien. Je suis déjà en manque.

    Malaisément, je me remets debout. Je m'approche alors doucement de lui. Elle revient. Ma drogue. Au moindre mouvement brusque... Dès qu'il le souhaite... Je peux y passer. Il me laisse cependant m'approcher. Je ne suis plus qu'à deux mètres de lui et déjà j'ai pris conscience de sa taille imposante. Il déploie ses ailes dans un geste purement instinctif lorsque je trébuche sur un galet et manque de tomber. Il ne semble pas vouloir m'attaquer ni même me chasser. Alors je continue. J'avance encore. Il recule, lui, et comme pour me laisser une place, rejoint un bord du rocher.

    ... Depuis ce jour là.

    J'entends son cri. Je lève les yeux. Il est au-dessus de moi. Il tournoie dans le ciel, majestueux empereur qu'il est. Je souris.

    Par moment, j'ai l'impression qu'il est capable de lire en moi. Je sais qu'il comprend ce que je désire. Je me demande si l'on peut appeler ça de l'amitié lorsqu'un garçon se prend d'affection pour un aigle et réciproquement. Car je crois qu'il s'est prit d'affection pour moi. Malgré cela, je sais qu'il ne m'est pas acquis.

    Il se pose sur la plus haute branche capable de supporter sa masse. Je m'approche de l'arbre. Il me fixe. A tout instant, il peut fondre sur moi, me prendre pour sa proie et déchirer ma peau. Je sais. Mais je n'ai pas peur. Je m'approche du tronc et m'y accroche. Je commence à monter pour le rejoindre. Mes mouvements seront brusques par moment et cela pourrait l'effrayer, ou qui sait ? Peut-être cela réveilleront-ils même son instinct chasseur ? Je me lance cependant.

    Je monte à cet arbre. Je me sers de mes pieds pour m'élancer et accrocher des branches sur lesquelles je me hisse. Plus les instants passes, plus le sol s'éloigne de mes pieds. Mon cœur s'accélère à mesure que j'approche de lui. Il ne bouge toujours pas, cependant. Il reste là à m'observer et je me sens mal à l'aise. Il épie mes moindres fais et gestes. Je n'ai aucune idée de ce qu'il compte faire et ainsi suspendu à cette branche, je suis aussi vulnérable qu'un mulot.

    Je fais une pause à mi hauteur. Je voudrais le rassurer. Et surtout l'observer à mon tour. Cette branche là, juste ici, fera l'affaire. Je me hisse dessus et m'assois. Je me penche légèrement et je l'aperçois finalement. Sa tête est baissée vers moi. Il a tout suivit de mon ascension, je ne suis même pas certain qu'il ait cligné ses yeux. Nos pupilles se croisent. Je suis curieux. Curieux de savoir s'il compte me laisser en vie.Je me remets debout trop rapidement à son goût. Il se met à glatir. Bientôt, il déploie ses ailes. Peut-être tente-t-il de m'intimider ? Je ne sais pas alors je continue.

    L'adrénaline monte en moi à chaque fois que je parcours un mètre de plus. Rapidement,  je me retrouve si près que si je tends ma main, je le touche. Il n'a pas l'air bien heureux de ma présence. Pourtant, il ne fait rien pour me faire redescendre. Je me contente de rester là. Je m'assois, mesurant précisément chacun de mes mouvements afin qu'ils ne prennent pas d'ampleur plus grande que cela. Quand je suis enfin dos au tronc et que je lèvre les yeux vers lui, il décide de prendre son envol. Ses ailes font bien deux fois ma taille et je sens un large courant d'air qui me déstabilise lorsqu'il se met à battre celles-ci.

    L'ais-je offenser ? Ais-je trop poussé ? Va-t-il fondre sur moi ? Ou juste partir, simplement s'éloigner de moi ? L'appréhension me fait prendre subitement conscience de la position dans laquelle je me trouve. Je peux mourir s'il le décide. Je le vois s'éloigner.

    Il devient une ombre dans le ciel qui disparait lentement. Finalement... Il a choisit de me laisser ici, seul. Je n'ai plus qu'à redescendre alors. Je suis si haut... C'est impressionnant. Je vais attendre un peu et profiter de la vue que j'ai.

    Je plonge mon regard dans l'horizon et je soupire. Je m'apprête à fermer les yeux quand son cri me surprend. Je le cherche et finis par le trouver. Il fond littéralement sur moi. Cette fois, c'est la fin. Il va planter ses serres dans ma chair et me tuer. C'est vraiment finit. Ma drogue m'envahit pleinement. C'est la toute dernière fois que je peux profiter de cette douce sensation. J'aurais vécus. J'ouvre les yeux pour profiter de ce tout dernier spectacle qui s'offre alors que ma vie touche à sa fin.

    Il semble ralentir. C'est étrange. Je n'ai jamais étudié les aigles ni leur façon de chasser mais je ne pense pas qu'ils ralentissent avant d'heurter leur proie. Il se pose sur la même branche que moi. Je reste pantois. Bouche bée. Il est là. Proche. Il me surplombe, m'impose sa présence. Je ne dis rien. Je détends mes muscles qu'inconsciemment j'avais raidis dans l'attente de l'assaut. Il est si proche que je peux distinguer chacune de ses plumes blanches au col et sur le dessus de sa tête. Si proche que je peux percevoir chaque tâche plus claire dans ses iris.

    Il penche frénétiquement sa tête de gauche à droite. Il m'observe longuement. Ces mouvements sont loin d'être fluides. Il tend son cou vers moi avant de reculer brusquement. Il déplie à peine ses ailes. Je l'observe à mon tour. Il m'a assez observé, lui.

    Il est splendide. Il m'hypnotise. Il est majestueux. Il est... J'observe ses paupières se fermer et s'ouvrir immédiatement. Il me semble si proche de moi. Je décolle ma main du bois qui y a laissé des marques et la lève lentement vers lui. Il a un mouvement de recul et déploie à nouveau légèrement ses ailes. Il doit sentir que je ne veux pas lui faire de mal car il n'est pas agressif et ne s'envole pas.

    S'il venait à s'échapper, je le laisserais. Mais il ne me fuit pas. Il recule juste. Après tout, il ne doit pas vraiment savoir ce que je veux faire. Ce n'est certainement pas dans les coutumes des grands rapaces. Ma main reste en suspend. Il s'est trop éloigné, et je ne veux pas me pencher vers lui. Je la laisse à mi-hauteur, juste là, tendue devant moi. Je le regarde droit dans les yeux. Lui oscille entre ma main et accroche parfois mon regard.

    Après de longues minutes, mon bras commence à s'engourdir. Je faiblis et le baisse imperceptiblement mais à mon premier mouvement, il s'approche. Je décide de rester encore un peu. C'est tellement impressionnant d'avoir un oiseau de cette taille juste en face de soit qui s'approche volontairement. Une idée me vient alors en tête. Je ramenais mon bras vers moi et me mis à farfouiller dans la petite sacoche que j'avais emportée. D'entre les pans en cuir, je sortis une pièce de viande séchée et la lui tendit. Il comprit directement de quoi il en retournait et bientôt, il me la prit d'entre mes doigts.

    Pour ce faire, il avait allongé son cou et s'était rapproché si près. Sa tête est alors à hauteur de ma poitrine, à quelques centimètres de moi.

    Mon épiderme entier frissonne. Je ressens chaque muscle roulé sous ma peau, le sang pulsant sévèrement dans mes veines, une nouvelle fois. Je retiens mon souffle et son regard croise le mien lorsqu'avec douceur j'amène mon autre main à la rencontre de ses plumes. Il se recule cependant, le bout de viande totalement engloutit.

    J'ai échoué. Il ne veut pas. Tant pis. C'est trop tôt. L'Homme veut toujours tout apprivoisé. J'ai fais pareil. Je m'en veux. Je laisse mon bras retomber mollement contre mon corps. Elle pend dans le vide. Je regarde l'horizon. Je suis assis sur une branche à quelques mètres de haut au côté de l'empereur du ciel et j'essaie de l'apprivoiser... Suis-je stupide ? Oui, ça doit être ça. Je suis déjà assez chanceux pourquoi est-ce que je ne me contente pas de ce que j'ai ?

    Qu'importe. Je suis Humain et donc enclin à la bêtise... Ce n'est pas une excuse, ce n'est pas non plus une raison. Je ne suis que minuscule et il reste le maître. Je suis méprisable à vouloir me prendre pour plus fort que je ne le serais jamais. La preuve est là, ma vie est à lui en cet instant. Et si je suis encore là, à penser, c'est qu'il me laisse vivre. Mon corps se relâche d'un coup. Ce n'est pas moi qui ferais ce que je veux de lui. C'est lui qui fera ce qu'il veut de moi. Je suis pantin, il est roi. Une sensation étrange me tire de mes pensés. Lorsque je baisse les yeux, je le vois penché vers moi. Il est proche. Je lui souris et quelque chose d'indescriptible dans ses yeux me dit qu'il me sourit lui aussi.  

    © Naeri


  • Commentaires

    1
    Samedi 14 Juin 2014 à 19:28

    En un seul mot : Bravo !

    2
    Samedi 14 Juin 2014 à 20:11

    Eh bien merci ! :) Je viens tout juste de la postée et je suis heureuse qu'elle te plaise !

    3
    Samedi 14 Juin 2014 à 20:13
    4
    Dimanche 15 Juin 2014 à 22:22

    J'aurai aimé écrire le premier commentaire :b

    Oh...Moi qui aurait pour rêve le plus fou de devenir fauconnière...Ton histoire me passionne. Le caractère...Ou plutôt la personnalité de ce garçon est vraiment super.
    Et cet aigle...Je le voyais, dans mon imagination. Majestueux, oui. Impérial (je crois que ça se dit ça, non?)

    Enfin bref, j'ai adoré.

    Oh, je te signale une faute se situant dans les dernières lignes : "Il est porche". Je pense que sans le gras tu aurais deviner ce qui n'allait pas U_U Mais...J'adore faire la maîtresse. ^^

    Euh...Pour conclure : Félicitation. Tu es une artiste. <3

    5
    Dimanche 15 Juin 2014 à 22:40

    Impérial se dit, oui. :) Je suis heureuse que tu l'ai vu, qu'il ai prit forme dans ton imagination. Parfois, en écrivant j'avais l'impression de l'avoir devant moi et de pouvoir moi-même le toucher.

    Merci en tous cas.

    Pour la faute de frappe, elle est corrigée. Je te remercie au passage de me l'avoir notifiée.

    Merci énormément. Ton commentaire me fait vraiment très plaisir !

    6
    Dimanche 15 Juin 2014 à 22:45

    Oui, moi aussi ! (mais en lisant xD). J'étais à l'intérieur de ce garçon et je ressentais ce qu'il sentait...

    De rien ^^ et merci :b

    7
    Jeudi 26 Juin 2014 à 19:45

    Je me voyais en ce garçon...

    C'est un agréable sentiment.

    Un texte merveilleux par ailleurs.

    Bravo petit écrivain ! 

    (désolé, mais je n'emploie pas le terme écrivaine, je n'aime pas ce mot) 

    8
    Jeudi 26 Juin 2014 à 19:52

    Tu as raison, je préfère également le terme "écrivain". Merci ♥ Je suis heureuse qu'il t'ai plût et que tu te sois sentis transportée dans mon histoire. 



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