• Le temps d'une valse

     

    L’orchestre accompagnait à merveille la délicieuse chanteuse sur un air des Valses de Viennes et les invités tournoyaient doucement sur la piste dans l’envol de soieries des toilettes de ces belles femmes. De loin, Amélia les observait danser en rythme sans jamais sembler se fatiguer. Les regards de ces couples formés pour cette danse se transperçaient, se faisaient plus doux, presque mielleux. Caressants. Certains étaient même amoureux et Amélia les enviait.

    Comme ils étaient beaux, tous ainsi à danser sans plus se préoccuper d’autre chose que la musique. Et ces femmes qui se laissaient mener avec délicatesse, elle aurait voulu être à leur place. Du plus profond de son cœur, elle souhaitait plonger son regard argent dans les yeux d’un de ses danseurs, se laisser bercer et sourire sincèrement en posant sa main sur l’épaule de son partenaire. Elle voulait sentir l’ivresse que sa cousine lui décrivait lorsqu’un homme vous faisait tourner dans ses bras. Elle voulait connaître la sensation enivrante de sentir le parfum de son partenaire à chaque pas et celle plus intime de ses mains dans son dos, et de celle dans sa main.

    Elle s’éclipsa, certaine que comme à chaque réception, personne ne la remarquerait. Elle était comme ça, discrète et invisible, silencieuse et timide. Amélia était belle pourtant, mais personne ne semblait jamais la voir. Sa peau de porcelaine et son visage aussi fin que celui d’un ange faisait ressortir l’ourlet délicat de ses lèvres légèrement rosées. Ses yeux de la couleur de l’argent pur qui s’accordaient à merveille avec ses cheveux d’un blond platine aux boucles semblables à des anglaises parfaites. Elle aurait pu être la pièce maîtresse d’un collectionneur de poupée si elle n’avait été que de porcelaine.

    D’un pas léger, elle traversa le jardin et contourna le grand lac. Elle se dirigeait vers la gloriette en bois blanc abritée des regards. C’était là qu’elle se réfugiait lors de ses interminables réceptions. Suivant le chemin de dalles en pierre à travers le jardin, elle entendit bientôt le cours d’eau tout proche ruisseler et elle pressa le pas. Plus elle s’éloignait et plus la musique jouée par l’orchestre s’effaçait.

    Dans ses petites chaussures qui claquaient délicatement sur les pierres, elle s’avança, sautant d’une pierre à l’autre et traversant le ruisseau en diagonale. Elle voyait déjà le haut de la gloriette et elle accéléra son pas, osant un regard sur l’eau claire à ses pieds qui séparait chaque pierre d’un petit espace et continuait de courir sur sa gauche. Quand enfin elle arriva, elle poussa un petit soupir et un sourire fleurit sur son visage. Elle grimpa les quelques marches et prit place sur le divan, ramenant ses genoux contre sa poitrine. Elle couvrit ses jambes de sa robe de mousseline blanche à dentelle et se pencha pour détacher une pivoine de sa tige.

    La fleur était rose claire et Amélia plongea son nez dedans. L’odeur rappelant étrangement celle de la rose était agréable. Les pétales larges et frais caressaient son visage alors qu’elle inspirait. Doucement, elle coinça la fleur dans ses cheveux et s’appuya contre la rambarde. Son regard au loin, elle profitait simplement du bruit lent de l’eau qui courait doucement et de l’écho de l’orchestre au loin. Elle resta là pendant de longs instants, à simplement se laisser bercer par ce qui l’entourait, à rêver.

    -Excusez-moi. Je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un.

    Amélia sursauta, tirée brutalement de ses pensées, et se retourna. Un sombre costume vint lui bloquer la vue et elle leva aussitôt le tête vers l’homme en face d’elle. Elle papillonna des yeux face aux tâches de rousseur qui soulignaient à la perfection son regard légèrement en amande et tomba sous le charme des iris noisette. Il était beau. Ses cheveux de la couleur du chocolat fondu arboraient des reflets plus clairs et encadraient à merveille son visage malgré les quelques mèches rebelles.

    Perturbé par le regard insistant de la jeune fille, le brun sembla hésiter sur l’attitude à adopter. Ses manières de gentleman prirent toutefois le dessus, bien que sa timidité ne le fasse bafouiller très légèrement.

    -D’accord… Je… Je vais y aller alors.

    Elle ouvrit légèrement la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit et le garçon lui adressa un sourire gêné et une révérence délicate pour finir par se détourner. Il redescendait les marches lorsqu’Amélia trouva le courage de l’interpeler.

    -Vous aussi, vous avez fui la réception, demanda-t-elle gentiment ?

    Amélia vit le brun s’arrêter et se retourner. Il acquiesça, un sourire contrit sur le visage et elle lui fit de la place sur le divan, reposant ses pieds sur le sol de la gloriette. L’invitation était muette, sous-entendue mais il l’accepta, désireux d’échapper à cette foule, et remonta les marches. Son pas était assuré, aussi élégant que lui et Amélia lui sourit lorsqu’il prit place à côté d’elle.

    -Eliott, se présenta-t-il.
    -Amélia. Alors, pourquoi tu as fui, toi ?

    Elle était passée au tutoiement le plus naturellement du monde, brisant les codes, marquant toutefois son respect de par son attitude et son ton.

    -Trop de monde, je suppose. Et je ne connais personne.
    -Oh… elle laissa un soupire passer ses lèvres fines.
    -Et toi ?
    -Un peu comme toi. En réalité, je n’aime pas les réceptions qu’organise mon père. Je ne m’y sens jamais à ma place.

    Eliott sembla surpris et la jolie blonde lui sourit gentiment. Tout le monde réagissait de la même manière quand ils apprenaient qu’elle était la fille du riche héritier, propriétaire des lieux. Elle lui adressa un petit signe de la main, comme si elle le saluait pour la première fois et rit doucement devant la mine mi-gênée mi-étonnée de ce jeune homme.

    -Tu ne lui ressembles pas, dit-il avec franchise
    -Je sais, on me dit souvent que je ressemble plus à ma grand-mère quand elle était jeune.

    Elle marqua une courte pause, emmêlant nerveusement ses doigts dans les pans de sa robe. Amélia n’aimait jamais vraiment faire mention de feu sa très chère grand-mère. Relevant son visage qu’elle ne s’était pas aperçut avoir baissée, elle adressa un sourire franc mais néanmoins triste à Eliott.

    Dans cette gloriette où elle avait l’habitude d’être seule, avoir de la compagnie dans cet endroit où jamais personne ne venait la chercher lui semblait sympathique.

    -Tu es le premier à venir te perdre jusqu’ici, tu sais ? D’habitude, je suis toujours seule et comme un petit fantôme, je profite de l’écho de l’orchestre. Loin de tout.

    Sa voix avait quelque chose de chantant et Eliott y perçut également le large sourire de la demoiselle. Son visage était souriant et ravissant et dans ses paroles, le brun pouvait y voir toute la sagesse et le calme qu’avait la jeune fille.

    Sans savoir pourquoi, écoutant simplement son cœur, il se leva et tendit sa main à Amélia.

    -Tu veux danser ?

    Prise au dépourvu, Amélia resta interdite quelques secondes avant de se reprendre. Elle secoua doucement la tête, refusant poliment l’invitation à danser malgré son envie furieuse d’accepter. Elle aurait sauté de joie dans toute la gloriette, se serait pendue à l’un des piliers et aurait hurlé un grand « oui » si ses bonnes manières ne l’avaient pas tenue et que sa timidité ne l’avait pas plaquée au divan.

    -Je t'en prie, danse avec moi. On entend encore l’orchestre.
    -Non, merci. C’est gentil, mais non.
    -Amélia, danse avec moi.
    -Non, s’emporta légèrement la jeune fille !
    -Pourquoi ?
    -Je…je ne sais pas danser, avoua-t-elle difficilement.

    Eliott s’avança, saisissant délicatement l’une de ses mains qui s’était emmêlée dans sa robe. Il lui adressa un léger sourire et l’incita à se lever. Timidement, Amélia le suivit au centre de la gloriette et elle l’observa se pencher vers elle.

    -Fais-moi confiance.

    Amélia frissonna sous le murmure et acquiesça timidement, l’une de ses mains toujours dans celle d’Eliott. Doucement, elle remonta sa main libre et la posa délicatement sur l’épaule de ce partenaire improvisé. Au début, ces doigts ne faisaient qu’effleurer l’épaule du costume et puis, quand Eliott déposa sa main sur son flanc, elle laissa ses doigts reposer complètement sur le lin de sa veste.

    Se concentrant d’abord sur les accords que jouaient l’orchestre, Amélia finit par se résigner et elle se laissa simplement faire. Eliott la mena lentement, calant ses pas sur le rythme du slow de Rumer qu’il percevait au loin et doucement, Amélia se laissa emporter.

    Lente, la danse était pourtant agréable et la jolie blonde se sentait bien.

    Avec précaution, Eliott la fit tourner dans ses bras avant de la ramener vers lui sans aucune brusquerie. Elle semblait si fragile et son teint clair rappelait étrangement ceux des poupées de porcelaine. Il se fit la remarque qu’elle semblait aussi délicate que la pivoine qui ornait ses cheveux platine. Il avait l’impression qu’il pouvait la briser à tout instant. La candeur, l’innocence, la pureté qu’Amélia dégageait faisait sa force. Elle semblait si gentille et son sourire était ravissant. Ses yeux à la couleur de l’argent semblaient pétiller de joie tandis qu’il continuait à la faire danser. Elle était vraiment adorable.

    Plongeant son regard dans celui du danseur improvisé, Amélia se laisser bercer. Elle souriait, heureuse. Son cœur léger, elle sentait le corps de son partenaire bouger et le suivait sans se soucier du monde. Elle avait oublié les accords, seule la mélodie que jouait la nature lui importait et les battements réguliers de son propre cœur.  C’était ça, l’ivresse dont lui parlait tant sa cousine ? Sans doute était-ce cela. Il ne pouvait en être autrement.

    Doucement, Amélia se rapprocha, collant son corps à celui d’Eliott et, sa tête reposant à présent sur l’épaule, elle ferma les yeux. Elle pouvait entendre les battements réguliers du cœur du brun contre son oreille se mêler au bruit répétitif du courant du ruisseau. Il s’accordait à la perfection avec son propre cœur et le chant des oiseaux tout proche ne semblait pas les déranger.

    Le parfum musqué d’Eliott l’enivrait et ses mains posées dans le creux de son dos étaient chaudement agréables. Là, elle se sentait en sécurité. Elle se sentait bien parce qu’elle dansait. Personne ne voyait les pas maladroits de la jeune fille, personne ne se moquait d’elle. Elle se laissait mener simplement, se laissant flotter, comme dans une bulle de bonheur qu’elle souhaita voir ne jamais exploser.

    © Naeri


  • Commentaires

    1
    Mercredi 13 Juillet 2016 à 18:29

    Ce texte est très agréable à lire ^-^

    J'ai peur de radoter à force, mais on ressent bien l'atmosphère du moment, et les émotions ! C'est tellement beau, tellement bien écrit :3

    Je me suis laissée emporter par ces jeunes amoureux x)

    (Et oui j'ai réussi à accéder à internet et je pourrai en profiter pendant quelques jours xP)

    2
    Mercredi 13 Juillet 2016 à 19:57

    Haha ! Tu as réussi à piquer un peu d'internet ?!?!
    Tu sais, même si tu as l'impression de radoter, c'est toujours vraiment gratifiant et agréable de lire des commentaires comme ça. Ils se font rares (négatifs comme positifs) et pourtant ils me prouvent que des gens lisent ce que je poste. Donc ça me fait énormément plaisir et me montre que je ne fais pas tout ça pour rien.

    3
    Jeudi 14 Juillet 2016 à 14:24

    Oui je comprends ce que tu veux dire x) ...alors "grand-mère Utarei" va pouvoir radoter encore plus xD !

    4
    Jeudi 14 Juillet 2016 à 15:47

    Haha ! Depuis quand tu es une grand-mère toi ?!

    5
    Jeudi 14 Juillet 2016 à 18:31

    haha x'D ça m'est venu comme ça !

    6
    Jeudi 14 Juillet 2016 à 19:11

    Tu as pris 80 ans dans les dents juste "comme ça" !? Eh bah dis donc !!

    7
    Dimanche 17 Juillet 2016 à 09:14

    C'est, de nouveau, un très joli texte qui nous emporte dans ton monde. J'aime beaucoup, c'est une histoire qui peut paraître simple, mais qui pourtant ne m'est pas insignifiante. Elle me rappelle mes rêves d'enfants, ce doit être le cas pour toi également. En tout cas, ça me plaît bien !

    8
    Dimanche 17 Juillet 2016 à 10:09

    La dernière en date.. ! J'ai eu envie de l'écrire lorsque j'ai entendue la version d'une chanteuse des Valses de Vienne. Je m'inspire de beaucoup de chose et l'univers, le décors, les personnages me sont venus comme naturellement. Je n'ai pas pris longtemps à l'écrire en réalité mais je savais ce que je voulais. Comme tu l'as dit, c'est simple. Si tu ne la trouves pas insignifiantes, alors ça me va car j'avais peur que les gens la trouves un peu inutile...

    Merci encore ^-^

    9
    Dimanche 17 Juillet 2016 à 10:17

    Non elle n'est certainement pas inutile, ne t'en fais pas. C'est un univers magique (enfin, je trouves) qui n'existe malheureusement plus vraiment aujourd'hui. Ça fait féerique, et ça donne envie de rêver ! ;)

    De rien c'est tout à fait normal :)

    10
    Mardi 19 Juillet 2016 à 01:31
    Cela fait un petit bout de temps que je n'avais plus lu un de tes merveilleux textes. C'est drôle, pleins d'oeuvres se sont mélangées dans ma tête au fil des lignes. La parure, Cendrillon, Le parfum, Anastasia, Madame Bovary et même un des poèmes dans Les fleurs du Mal. Parfois ce ne sont que de simples lignes qui rappellent ces classiques, ou juste l'imagination qui divague un peu, peut-être, ahah ^^
    Je vois quelques petits trucs à corriger, sûrement mais pas de faute d'orthographe ne t'en fais pas ! Ce n'est pas du tout pour me moquer tu sais que ce n'est pas mon genre, seulement si tu veux que je te les dises,c'est avec plaisir :)
    Bon, sur ce, encore un petit texte de ta part et je m'en vais me coucher quand même ^^
    Bisous !!!
    11
    Mardi 19 Juillet 2016 à 18:31

    J'accepte avec plaisir tes corrections, tu le sais ♥ C'est avec plaisir même ! J'ai beau me relire, je passe outre la plupart du temps. Alors si tu peux m'aider à corriger tout ça, je prends !! Surtout que quand je rentre en ce moment, je suis crevée alors j'arrive plus DU TOUT à voir la moindre faute... x)

    Pour les références ou en tous cas ces œuvres qui sont venues dans ton esprits je n'ai vraiment pas fait attention et c'était pas voulu, mais si ça t'a plut de voyager ainsi c'est génial :D Je fais des choses sans le vouloir xD

    Bisous à toi ! Et à bientôt !!

    12
    Mardi 19 Juillet 2016 à 19:07
    Je t'ai envoyé un MP pour les corrections :3
    Eh bien j'ai beaucoup d'imagination alors ! Ahahah
    13
    Mardi 19 Juillet 2016 à 20:44

    Un grand merci, je vais zyeuter ça !
    Edit: Et voilà, c'est corrigé. Un grand merci à toi. J'ai honte de ces fautes !

    14
    Mardi 19 Juillet 2016 à 22:29
    Mais ce n'est pas grave voyons ^^" moi aussi j'en fais beaucoup :3
    zieuter* EWI TU SAVAIS PAS HEIN
    15
    Mercredi 20 Juillet 2016 à 18:19

    J'étais fatiguée ! A ma décharge je rentrais de ma journée par des transports en commun bondés et pas climatisés, après avoir enchaîné une bonne grosse journée ! Mais merci T^T

    16
    Mercredi 20 Juillet 2016 à 21:54

    Ah la petite excuse... :3

    Mais je ne t'en veux pas voyons !! Je comprends c'est compliqué :p bouhhh  ça devait sentir mauvais niveau transpi et compagnie

    17
    Jeudi 21 Juillet 2016 à 18:46

    Ca pouvait encore aller franchement, j'ai connu pire bien que ça n'ai pas été génial ! Mais le pire c'est surtout pas d'air du tout :'( Même dehors quand tu sortais des transports !!



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